ZYKLON B, (ou Gaz à Effet de Serre), 2016-2019
(Bronze, terre-cuite et ballons)
La sculpture de Zyklon B est un trompe-l’œil qui se veut être un bateau gonflable pour enfant dont la matière empreinte l’aspect caoutchouteux et noir d’une chambre à air. Cependant a bien y regarder le spectateur s’aperçoit de la duperie, la matière de l’objet n’est pas une vulgaire membrane plastique de pneumatique; mais bien de bronze. Lestant ainsi l’habituelle légèreté connue aux flotteurs de piscine, le bronze se patine d’une teinte noire, ainsi apparentant sa forme, sa matière, son poids et sa couleur à un obus; celui-ci se référant aux conflits de la seconde guerre mondiale - plus précisément aux événements liés au génocide.
A la lumière de cette deuxième lecture, la chambre à air du jouet pneumatique devient une réserve d’air qui était alors absente des chambres à gaz. Tentative désespérée de réparation et de conjuration du sort - les ballons noués sur le pneumatique et emprisonnant et ornant, tout à la fois, poignets et chevilles de l’enfant, viennent eux aussi renforcer la symbolique de la « réserve d’air » qui se donne en offrande au peuple exterminé pendant la seconde guerre d’une part, mais aussi (au prisme d’une lecture plus contemporaine de cette oeuvre) elle s’offre à nos sociétés suffoquées autrement dangereusement par leurs emissions de gaz à effets de serre.
S’agissant de l’Histoire se jouant aujourd’hui ou de la post-histoire, dans l’une ou dans l’autre histoire, il est ici toujours question d’asphyxie…
Mais encore, concernant l’actualité, si l’image du bateau n’est pas sans suggérer le voyage des déportations, elle raconte aussi celui des immigrés, dont certains traversent la Manche depuis la France vers l’Angleterre dans ces mêmes pneumatiques gonflables pour enfants - étranges radeaux des temps modernes, détournant un objet créé par et pour nos sociétés de loisir en embarcation de fortune.
Ce véhicule, engin indéfinissable - à la fois bateau flottant et avion gonflable - suspendu au dessus du sol, telle une navette spatiale du futur figure néanmoins un enfant en son sein, portrait d’un descendant d’un survivant de la Shoah. Ce chérubin se constitue de terre cuite, matériaux se référant à l’utilisation des fours.
L’emploi de cette terre noire et la profondeur de noir de la patine choisie pour le bronze sont autant de références aux couleurs des cendres, du charbon requis pour la combustion et de la suie, de la carbonisation qui s’en suivent… Mais c’est ici aussi le vocable du Noir, dans toute sa noirceur évidemment, mais aussi dans toute son abstraction qui oeuvre à la monstration d’un immatériel - c’est-à-dire: le noir tel un vide créant une béance dans l’espace. Pointant une absence, il devient l’expression d’un silence qui crèverait la matérialité du réel, tel un trou noir: en somme une survivance malgré nous en nous, d’un monde évidé d’une part de lui-même.
C’est ainsi que cet enfant plane en esprit égaré, en suspension, tel le fantôme de ses ancêtres… Avec légèreté, sans gravité, il est aussi l’enfant inconscient - métaphore de nos sociétés de plaisirs - s’envolant triomphalement vers l’avenir glorieux, au dessus des réalités, juché invincible sur cet astronef, se dirigeant vers le grand voyage de la vie et son jeu et sa fête de ballons bigarrés, avec cette volonté féroce de la jeunesse de regarder vers l’avenir.
Cependant en cet envol furieux, on devine une élévation à travers l’oeuvre et une transcendance, quelque chose qui tente de s’arracher à la fatalité qui se dessine et à la tragédie passée; une tentative d’Absolu.
“Je crois que les âmes des enfants sont les héritières d’une mémoire historique visuelle venue des generations précédentes.”
“Si tant est que l’on peut surmonter le passé, cela ne peut s’inscrire que dans le récit de ce qui a eu lieu.”